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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 12:10

Le bébé est un combat
Bernard Martino
Extrait du livre, p. 297, Ed. TF1 distribué par Hachette, 1995 ou Poche/J'ai Lu (4625), 1999.
C'est un livre qui accompagne une série de trois émissions télévisées, non disponibles à la vente.

"Je [Bernard Martino] pris alors contact avec un couple de Russes, émules de Igor Tcharkowsky, que j'avais entrevu à Moscou en 1989. Je savais qu'ils résidaient maintenant en France et qu'à la demande de la Fédération française de shintaido, un art martial, ils accompagnaient la naissance de certains bébés sur les rivages corses. Je savais qu'ils détenaient aussi beaucoup de documents filmés de toutes leurs expériences. Katia et Volodia Bagriansky, c'est leur nom, se déclarèrent ravis de collaborer avec moi et ils m'ouvrirent leurs archives. [...]

C'est alors que Katia et Volodia me montrèrent des images inédites, celles de la naissance de Vassili, leur troisième enfant. Des images qui me parurent d'emblée fascinantes et que je pris la décision de montrer à un large public. Ces images n'avaient rien d'exotique ni de poétique de prime abord, ce pour quoi elles me parurent bien plus fortes que toutes celles que j'avais vues. [...] Des images prosaïques, qu'un observateur superficiel aurait pu trouver laides, d'une femme accouchant à Moscou dans sa baignoire entourée de son mari, de ses enfants, d'un couple d'amis et de leurs enfants.

La première chose qui me frappa, ce fut ce décalage entre la solennité de l'événement et la banalité du décor : cette baignoire avec un carrelage verdâtre autour remplie d'une eau pas très limpide. Ce dernier détail n'étonnera pas ceux qui ont voyagé en URSS : ils savent qu'elle l'est rarement et qu'en plus elle sent mauvais ! La deuxième, ce fut la présence des enfants autour de katia, quatre ou cinq têtes blondes qui se bousculaient devant la caméra pour voir. Dont Eya, une petite fille de cinq ans, la deuxième enfant de Katia et Volodia, celle qui était née dans l'eau de la mer noire. Installée carrément dans la baignoire entre les jambes de sa mère elle semblait attendre fort tranquillement la venue du bébé. Plus actrice que spectatrice.

La troisième chose qui m'impressionna, ce fut la manière dont l'accouchement se déroula. Le calme de katia et Volodia, la manière incroyablement sûre dont Katia "contenait" une événement qu'avec elle on sentait sur des rails, et puis l'absence remarquable de toute présence médicale ou paramédicale qui conférait à la scène quelque chose d'à la fois profondément simple et d'intensément subversif. L'expulsion se passa très vite. Katia, à genoux dans la baignoire écarta elle-même son sexe pour permettre à l'enfant de sortir sans la déchirer. Le bébé se catapulta dans l'eau entouré d'un nuage de sang et Volodia le cueillit dans ses mains jointes. Le bébé flottait apparemment inanimé, le cordon autour du cou, ce que les enfants remarquèrent les premiers. Volodia, sans s'affoler, dégagea le cou du bébé et le posa contre le sein de Katia. Puis rapidement, il remplit une bassine d'eau froide qu'il renversa sur le bébé mais celui-ci avait déjà poussé son premier cri et Katia obéissant aux injonctions de Volodia s'installa plus confortablement dans la baignoire pour lui donner un sein qu'il trouva presque instantanément. Dans la baignoire, aux premières loges, la petite fille n'avait pas bougé. L'eau autour d'elle s'était teintée de rouge mais cela ne la dérangeait visiblement pas, ni personne d'autre d'ailleurs.

Ensuite vint un autre moment fort, celui de la "délivrance" : l'expulsion du placenta. Volodia le recueillit dans une bassine et vida le trop-plein de sang dans le lavabo pour l'examiner à loisir. C'était vraiment impressionnant de voir cet homme faire avec beaucoup d'autorité des gestes, confisqués aujourd'hui par la science médicale et que nous ne savons plus faire depuis longtemps. Tandis que Volodia quittait la salle de bains portant Vassili enroulé dans une serviette, son amie le suivant avec la bassine contenant le placenta, Katia, fraîche comme une rose, vidait la baignoire et se mettait debout pour se doucher avec délectation. Je me souviens m'être dit : "Voilà une femme a pris son bain maintenant elle se rince et la terre compte un enfant de plus. Le spectacle auquel je suis convié n'a rien à voir avec un quelconque retour à la nature, c'est le spectacle de la nature même. C'est cela la nature, le reste, ce qu'aujourd'hui on nous impose de vivre, est peut-être plus sûr, encore que cela se discute, mais c'est une gigantesque construction technologico-idéologique."[...]

Pour introduire cette séquence j'écrivis ce commentaire : "Depuis la conception jusqu'à la naissance et même au-delà, la médecine est omniprésente. Elle dicte les comportements, formule ses exigences, énonce, notamment en matière de sécurité, des lois qui prennent très vite des allures de tabous. Cette médecine qui règne en maître, considère ainsi comme un affront inexplicable, le fait que certains veuillent donner naissance à leurs enfants sans avoir rien à faire avec elle. Pourtant, certains couples choisissent quand même de braver cet interdit. Parce qu'ils refusent de voir la responsabilité médicale se substituer à la leur... Un refus qui émane souvent des pères quand, présents dans le couple, ils peuvent faire entendre leur voix...

Katia et Volodia sont russes. Ils ont quatre enfants. Le premier, ils l'ont eu dans une maternité soviétique... Un accouchement réussi pour les médecins, un cauchemar pour eux. Alors, le deuxième est né loin des rivages bien balisés de la médecine occidentale, au bord de la mer Noire... Pour leur troisième, Vassili, ils étaient seuls, avec leurs amis et leurs enfants, chez eux à Moscou, c'était en 1989...

Katia :
- C'était pas possible de faire l'accouchement comme nous l'avons fait sans une confiance très profonde entre Volodia et moi. Parce que j'avais confiance en lui comme j'ai confiance en moi-même. Cela aussi c'était très important d'avoir confiance en moi-même. Et pendant cet accouchement là, je peux dire que c'était ma nature profonde, la nature féminine qui était révélée. C'était grâce à ça que l'accouchement était si beau, si harmonieux...

Bernard Martino :
- Pourquoi avez-vous filmé vos accouchements ? Pour vous ou pour les autres ?

Katia :
- Une naissance c'est une expérience très très intime... Mais tout de suite, on a réalisé l'importance de la médiatisation de cette expérience pour les gens. Pas pour leur dire "faites comme nous", mais pour leur dire que ça existe et que c'est possible.

B. M. :
- Justement, est-ce que c'est à la portée de n'importe qui de faire ce que vous avez fait ?

Katia :
- Non. Bien sûr que non. C'est pas possible pour n'importe qui. Potentiellement, chaque femme est capable d'accoucher normalement, naturellement chez elle, mais potentiellement seulement. Sinon ça demande une préparation psychologique particulière, une préparation physique aussi. Et surtout une attitude disons morale qui consiste à prendre la responsabilité de soi dans toutes les dimensions de l'existence.

B. M. :
- Est-ce que vous avez eu conscience en accomplissant ces gestes d'être en contravention avec toutes les règles de ce que la médecine appelle la sécurité ? Est-ce que vous êtes conscients que ces images vont être fatalement vécues comme une sorte de déclaration de guerre par les médecins ?

Volodia :
- On peut considérer peut-être cette expérience comme une déclaration de guerre, et certains médecins peuvent interpréter notre expérience comme cela, mais pas tout le monde et même pas tous les médecins. Ce qu'il y a de sûr si vous voulez c'est que, dans les conditions de l'Union soviétique, c'était une déclaration de guerre ouverte à cette médecine disons totalitaire qu'était la médecine soviétique...

B. M. :
- Qui est une caricature de la nôtre ?

Volodia :
- C'est tout à fait ça !

B. M. :
- Puisque quand même déclaration de guerre il y a, quelles sont vos revendications ? Qu'est-ce que vous essayez de dire à la médecine ?

Volodia :
- Que notre santé, notre vie, et nos enfants n'appartiennent pas au système médical, qu'ils nous appartiennent avant tout et que c'est aux parents de décider qu'est-ce qu'on peut, qu'est-ce qu'on doit faire avec nos enfants et avec nous-mêmes.

B. M. :
- Mais les médecins vous répondront que là vous prenez une décision qui engage y compris la vie de l'enfant... parce que quelque part vous risquez la vie de l'enfant en accouchant de cette manière.

Volodia :
- C'est notre vie, c'est notre enfant, et c'est à nous d'assumer la responsabilité de tous les actes de notre vie et de la relation avec nos enfants. Quant à la question de la sécurité elle n'est pas aussi simple que vous l'exprimez, parce que la sécurité qui vient de l'extérieur et qui est assurée par la médecine c'est un côté de la sécurité, mais il y a une autre sécurité à côté qui doit être procurée par les parents et s'ils n'y arrivent pas c'est très mauvais pour les bébés aussi..."

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Published by Sophie Gamelin-Lavois - dans Récits de naissances
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commentaires

gamelin 23/03/2012 15:05


bonjour , pas encore tout lu , mais je n'y manquerai pas ce week end !!


j'ai moi meme fait naitre un bébé dans l'eau en guadeloupe en 1990 . 


et puis je suis surprise par votre nom de famille , gamelin ... 


a bientot 

Sophie Gamelin-Lavois 24/03/2012 13:59



Merci de votre message. Bonne lecture alors! Oui Gamelin, si c'est votre nom aussi, alors nous avons le même ;-) Cordialement,