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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 10:38

L. a accouché dans son lit. Elle était arrivée quelques dizaines de minutes avant à la maternité, un grand sourire sur les lèvres en balançant son ventre devant elle à chaque pas, un enfant à chaque main. « C’était prévu pour demain mais je me demande s’il n’y a pas quelque chose qui se passe... »

L. est une superbe antillaise ronde dans tous les sens tant au moral, qu’au physique. Au premier regard on sent une tranquillité, une assurance une certitude même de la puissance de son corps dans cette jeune femme qui vient là en voisine pour demander à ceux qui savent si ce qu’elle pressent est bien en chemin. Pas se rassurer, elle n’est nullement inquiète. Mais si c’était ça... on ne sait jamais.

Les enfants attendent avec un air de gravité surprenant. Un garçon et une fille 3 et 6 ans guère plus ; ils se taisent résolument. La sage-femme qui l’accueille dans le couloir la salue et pense « elle a déjà deux gosses, elle devrait savoir... ». Elle la contemple un instant. Ses joues rebondies, son sourire épanoui, sa façon de mouiller les r et cette aisance malgré l’embonpoint attirent l’attention plutôt sur sa personnalité joviale que sur un éventuel travail d’accouchement.

Lui proposer un siège, faire le dossier médical, demander de raconter la grossesse, quelques minutes se passent. Au cours de la conversation, à intervalles, elle s’arrête de parler, son regard s’embue légèrement, sa poitrine se soulève à un rythme plus rapide.

« Vous voyez, dit-elle, c’est ça... ». La sage-femme en baissant les yeux a remarqué qu’en même temps le ventre change de forme. On dirait que, pour quelques dizaines de secondes, il perd de son aspect nonchalant et étalé pour prendre du galbe, s’arrondir et presque remonter. En tous cas il ne touche plus les genoux.

« Quand même, ça contracte... ». En effet l’examen fait dans la foulée montre un col utérin dilaté à 4-5 cm (un bon « cinq francs » dirait l’ancien). L’accouchement est donc bien en cours. On met en place l’appareil d’enregistrement du cœur du bébé. Le monitoring est bon. Tout va bien.

Les enfants n’ont toujours pas ouvert la bouche. L. a du lâcher leurs menottes pour dire bonjour, sortir des papiers, en signer d’autres. Elle s’est déshabillée puis installée dans son lit. Ils ont suivi le mouvement pas à pas. Ils ont couvert de caresses silencieuses les parties de peau maternelle à leur portée. D’abord les bras, au fur et à mesure les jambes, le ventre et même maintenant le visage. Papa est en voyage. Bébé va venir au monde sans lui. Manifestement les "grands" se sentent responsables de quelque chose. En tous cas ils se comportent comme s’ils avaient conscience de vivre un moment très important.

La sage-femme a dit : « Il y en a pour une bonne heure » et elle est repartie s’affairer auprès des autres mamans présentes à la maternité avec leurs bébés, en attente dans leur ventre ou déjà au monde.

Tout-à-coup L. a senti que la tête de Bébé appuyait dans son bas-ventre. Tout son corps s’est tendu et sur son visage est passée une crispation. Cela, elle connaît. Ses yeux se sont voilés de rêve. Machinalement elle a remonté sa chemise pour découvrir ses cuisses maintenant écartées dans un mouvement spontané. Les enfants ont caressé ses joues et ses bras de plus belle.

La voisine de chambre a senti plus qu’elle n’a vu, encore moins entendu qu’il se passait quelque chose. Elle a sonné.

Quand la sage-femme est entrée dans la pièce une touffe de cheveux noirs apparaissait entre les petites lèvres écartées, tellement roses entre la peau foncée et ces cheveux ébène. Elle a eu juste le temps de mettre un champ stérile sous les fesses et d’accompagner le mouvement du bébé que sa maman, comme si elle avait fait ça toute sa vie, ramenait sur son ventre, installait entre ses seins. Les enfants n’ont pas dit un mot de plus. Ils se sont regardés avec un sourire et ont esquissé un geste d’applaudissement.

Bébé a respiré sans aide et, après une discrète sollicitation de sa maman, il s’est littéralement jeté sur le mamelon du sein droit qu’il s’est mis à téter d’importance. C’est dans l’indifférence de L. et des enfants tous attentifs aux performances du nouveau-venu que la sage-femme sortait la délivrance et après une toilette locale, replaçait la maman dans une position plus habituelle.

Le lendemain je passe la visite au service. Ce jargon médical signifie que je passe avec la sage-femme de garde dans chaque chambre de la maternité dont j’ai la charge pour rencontrer les mamans et leurs bébés et régler les différents problèmes médicaux qui peuvent se poser.

L. va très bien. Bébé tète sans problème. Elle s’est levée et a fait sa toilette seule. Son mari, joint au téléphone, est rentré dans la nuit. Tout va pour le mieux. Et pourtant...

Tandis que je parle à la voisine, L. pose son bébé dans le berceau, se poste près de la porte, et au moment où je sors de la chambre :

- Docteur je voudrais vous demander... (regard vers la sage-femme et la puéricultrice pour signifier qu’elle veut me parler seul à seul ; elles s’éloignent)
- Oui ?
- Est-ce normal de... (elle est très gênée, les mains sur son ventre à peine moins rebondi que la veille, le regard qui monte et qui descend)
- De quoi ?
- D’avoir du plaisir en accouchant ? Mais vous savez, un vrai plaisir, comme... comme quand on fait l’amour... encore plus même...

Heureusement, j’avais vécu déjà l’histoire suivante. Cela m’a permis de la rassurer complètement sur sa normalité. Et de penser, tout en terminant ma visite, à ce satané Georg Groddeck qui, au début de ce siècle, écrivait à propos du plaisir féminin quelque chose comme « avant de mettre un enfant au monde, la femme se demande ce qu’est le plaisir; et après, elle cherche ». (lire l'extrait ici)

Et s'il fallait du temps pour naître ?, Claude-Émile Tourné, Editions Llibres del Trabucayre, 1996. Extrait : La doudou. Publié ici avec l'accord de l'auteur.

Le docteur Claude-Émile Tourné est spécialiste en gynécologie-obstétrique à Perpignan.

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Published by Sophie Gamelin-Lavois - dans La dimension sexuelle
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