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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 20:20

Quelques années auparavant s’était en effet déroulée l’histoire suivante. Je venais de m’installer.

J’avais dû faire face à une véritable cabale visant à m’empêcher de travailler, le motif non avoué étant un règlement de compte politique par générations interposées. Le fait est que j’avais du renoncer à remplacer le vieux médecin qui partait en retraite et avec qui je m’étais entendu. Et du coup l’accoucheur que j’étais avait été dans l’obligation de chercher un lieu d’exercice excentrique puisque le centre m’était interdit. Une clinique de moyenne montagne possédant une maternité de 10 lits tenus par une seule sage-femme réalisait une soixantaine d’accouchements par an. Elle me fut ouverte sur ces mots : « Si tu t’imagines que tu vas faire venir des gens pour accoucher ici. » Trois ans plus tard nous réalisions plus de 300 accouchements et 5 sages-femmes travaillaient avec moi.

Mais tout au début, le travail fut relativement difficile. Une seule sage-femme ne pouvait matériellement être présente en permanence. Je devais donc doubler mon métier de médecin accoucheur de celui de sage-femme. J’eus ainsi le privilège, après 7 années d’exercice en C.H.U., de suivre, tout seul et de bout en bout, un certain nombre d’accouchements.

M. avait déjà un enfant quand elle était venue me consulter pour me confier le suivi de sa grossesse. Elle suivit avec son mari le travail de préparation que je leur avais proposé. Le jour de l’accouchement elle m’avait réveillé peu après minuit. Rendez-vous pris à la clinique distante de la Ville d’une trentaine de kilomètres, nous nous y sommes retrouvés une demi-heure plus tard.

L’examen d’entrée et l’enregistrement monitorisé étant faits, je laissai le couple dans sa chambre et je commençai à attendre. Un des maîtres parisiens de l’obstétrique disait que la première vertu d’un accoucheur devait être la patience. Je m’organisai en conséquence. La maternité était quasiment vide et le bureau de garde désespérément inhospitalier. Pour meubler l’attente, j’allais donc régulièrement voir M. et son mari en m’interdisant un intervalle de moins de 30 minutes. Je faisais un examen toutes les heures. Le travail de l’accouchement était tranquille, la dilatation progressait lentement, tout le monde semblait s’adapter à merveille tant la maman que le papa et le bébé.

- Ca va ?
- Oui, oui.

Questions superflues tant il était évident que tout se déroulait sans anicroche. Mais cela me permettait de parler un peu. Ce qui se passait n’était manifestement pas mon affaire. J’aurais du me contenter, comme j’ai compris à la longue que c’était là mon seul rôle possible dans cette affaire de famille qu’est la venue au monde d’un enfant, du rôle de pompier de service, celui qui contrôle à tout instant discrètement que tout va bien et qui n’intervient, mais là très vite, que s’il y a le feu.

Ils avaient cependant la gentillesse de me répondre. Parfois nous menions même un bout de conversation.

M. pratiquait, à ma grande satisfaction, la respiration limitée et accélérée que je lui avais apprise. Tout au long de la contraction son visage respirait une plénitude à laquelle ses yeux mi-clos apportaient une touche d’abandon. Pendant les temps de repos qui étaient assez longs de l’ordre de 5 minutes environ, elle semblait plus présente, plus attentive à sa position, à ses membres. Elle bougeait de manière assez brusque de temps à autre. Dès que la contraction revenait, elle retrouvait la détente, le calme et la tranquillité.

Le ciel blanchissait à peine quand je revins une fois de plus. Mêmes interrogations, même réponses.

- Ca va ?
- Oui, bien.

Sauf que cette fois, voulant allonger un peu la conversation j’ajoute :

- Ca va donc, les contractions.

Littéralement piquée au vif, elle me rétorque :

- Évidemment que ça va pendant les contractions, c’est entre que je m’énerve.

Estomaqué, je bats en retraite. Je me fais encore plus discret.

Une heure plus tard elle mettait au monde une fille vigoureuse et empressée car dès qu’elle fut mise en présence du sein, sur la table d’accouchement même, elle en prit le mamelon tout au fond de sa bouche pour ne plus le quitter.

La clé du mystère me fut fournie quelques temps plus tard. A la consultation postnatale, à côté des examens médicaux indispensables, je propose systématiquement de faire un point sur la manière dont a été vécu l’accouchement. A peine évoquai-je le sujet qu’elle reprend le même air mi-furibard mi-oppressé :

- Ah oui ! Parlons-en de l’accouchement; après 10 séances de préparation j’aurais quand même espéré savoir un peu mieux à ce qui m’attendait !
- ...
- Eh bien oui, tu aurais pu m’avertir que les contractions donnaient des sensations pareilles !
- ...
- Ce pied !... Alors, quand la contraction s’arrêtait, j’attendais avec impatience la suivante.
- Tu veux dire que ...
- Tu ne le savais pas ?! Bonjour le grand préparateur ! Pas étonnant de la part d’un mec.

Et c’est ainsi que j’ai appris, à 35 ans sonnés et après 10 ans d’obstétrique, que non seulement l’accouchement pouvait être sans douleurs, mais que dans les conditions optimales, il pouvait même être une source merveilleuse de plaisir.

Et s'il fallait du temps pour naître ?, Claude-Émile Tourné. Editions Llibres del Trabucayre, 1996. Extrait : Ca va ?. Publié ici avec l'accord de l'auteur.

Le docteur Claude-Émile Tourné est spécialiste en gynécologie-obstétrique à Perpignan.

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Published by Sophie Gamelin-Lavois - dans La dimension sexuelle
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