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8 novembre 2010 1 08 /11 /novembre /2010 09:18


Une naissance comme une tempête, prévue à domicile mais si rapide que la sage-femme n'aura pas le temps d'arriver avant.

 

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Le 12 janvier 2005. Mercredi, vers 17h, une amie passe à la maison avec son bébé. Nous décidons d'aller "faire les boutiques", à savoir une friperie pour bébés qu'on adore. Arnold décide de venir avec nous, je suis un peu surprise qu'il m'accompagne : les boutiques, c'est pas trop sa tasse de thé. Arrivés au magasin, je suis obligée de m'asseoir plusieurs fois pour laisser passer des contractions un peu douloureuses, mais rien d'excessif. J'ai des contractions depuis le quatrième mois, elles sont juste un peu plus fortes depuis quelques jours.

Nous rentrons tranquillement à la maison en faisant même une petite pause goûter sur le chemin. Les contractions sont plus rapprochées, plus fortes aussi, alors nous décidons de rentrer. Je commence à me dire que c'est sûrement pour ce soir…

Nous laissons mon amie vers 18h30. Elle nous quitte en me disant que la prochaine fois qu'on se verra, j'aurai mon bébé avec moi. Je sais que c'est probablement vrai. Arrivés à la maison, vers 18h45, Arnold me dit qu'on va faire notre nid. Il part calfeutrer la fenêtre de la chambre (ça fait des jours qu'on a le matos pour, mais qu'on n'a toujours rien fait, y'a 1/2 doigt de fuite, on se pèle !), Louve réclame "Tchoupi, Tchoupi", je lui mets son DVD. Je mets une machine en route, je fais sécher l'autre, je plie un peu de linge, j'essaye d'avancer un travail de couture urgent, mais je n'y arrive plus, j'ai des contractions qui deviennent désagréables au point de ne plus arriver à me concentrer sur autre chose.

Louve est très calme, Arnold est debout sur la fenêtre, tout me paraît étrange, décalé... Il est maintenant plus de 19h, une grosse "colique" me prend les entrailles, à chaque contraction, je me vide aux toilettes, je commence à tourner en rond dans la maison et à me dire qu'il faudrait appeler la marraine de Louve pour qu'elle vienne la chercher, comme prévu. J'attends un peu de répit dans la douleur, je préviens Arnold que j'appelle "Marraine" et je téléphone. Il est 19h25, j'ai hâte qu'elle arrive. Je demande à Arnold d'appeler la sage-femme, j'ai trop mal pour le faire, il me demande si ce n'est pas un peu tôt et me rend mon portable pour que je chronomètre les contractions. Je suis en colère contre lui, je ne comprend pas qu'il ne soit pas plus en phase avec moi. Lui prépare notre nid, les affaires de Louve, la chambre, me propose un bain chaud pour me détendre, je n'ai pas besoin de me détendre, je veux que Françoise (notre sage-femme) vienne.

J'arrive à me mettre en chemise de nuit et je retourne aux toilettes. Il n'y a plus de répit entre les contractions, j'essaye de respirer et de me calmer, je redis à Arnold d'appeler Françoise, il me demande combien durent mes contractions, je n'en sais rien, je le lui crie, je suis de plus en plus en colère... Quelqu'un sonne, c'est la marraine de Louve et une amie qui se marie samedi, je suis témoin, je me dis que je risque fort de ne pas être au mariage... Je ne veux pas les voir, je me barricade dans les toilettes, je les entends discuter et préparer Louve. Elles la changent dans la salle de bain.

J'entends des bribes de conversation, tout est irréel, étouffé. Je voudrai voir ma Louve mais pas les filles, je perds pied. Je me reprends mentalement, je parle au bébé, tout va bien, je suis là.... J'expulse les eaux et du vernix sur la réserve de papier toilette, ça me vexe énormément (??????). J'appelle Arnold en pleurant, je ne veux pas ouvrir la porte, je lui dit que j'ai perdu les eaux et mis du vernix partout : ça le fait rire, "ce n'est pas grave du tout". Je réalise que, non, ce n'est pas un drame. Je refuse de lui ouvrir la porte puis finalement, je lui tends le portable avec le numéro de Françoise. Je me rassois sur les toilettes et je me calme, je respire et me reprends, je me dis "lâche prise et ouvre toi" et je sens un déclic dans mon corps et ma tête. Mon bassin s'ouvre, physiquement, je sens mes os bouger et craquer, Arnold me dira plus tard avoir entendu mes os craquer à travers la porte.

J'entends Arnold dire à Françoise "Je te rappelle dans une heure". Je veux qu'elle vienne maintenant, tout de suite, je veux qu'elle soit déjà là.... Au fond de moi je sais qu'il est déjà trop tard qu'elle ne sera jamais là à temps. Je commence à pousser, j'ai l'impression d'expulser mes entrailles, c'est très violent, je ne peux plus serrer les jambes, je passe ma main entre mes jambes, je crois bien que.... "Arnold viens voir, je crois que la tête est là". Arnold vient regarder et me dit que non, en fait il regarde juste, il pense que je panique un peu et que je vais me reprendre, pour lui c'est impossible que ça aille aussi vite.

Je suis persuadée qu'il passe la main entre mes jambes, mais il ne fait que regarder et ne voit rien.... Ca me rassure un peu je respire, je pousse, je m'ouvre encore et j'ai un déclic, je me sens écartelée, je ne peux pas m'ouvrir plus, c'est bien la tête qui est là. Je me lève des toilettes, je sors, je suis debout dans le couloir appuyée au mur, j'ai peur, je sens quelque chose couler entre mes jambes, je passe ma main, je pousse encore, je suis sure de moi "Arnold, c'est la tête, je te dis que c'est la tête !!! Le bébé arrive" J'ai peur, je ne peux plus bouger, le bébé va tomber je ne peux pas le retenir, c'est trop violent, je ne peux pas m'accroupir, ni même me baisser. "Arnold, le bébé est là, il va tomber, vite". Je crie, non, je dois hurler.... J'essaye d'attraper le bébé, il glisse, je réalise qu'Arnold est derrière moi (depuis quand ???). Il attrape le bébé, il tombe, il se relève et me dit de venir avec lui, je ne peux pas bouger, je le lui dis. J'entends comme dans un autre monde le bébé qui pleure, je sais que tout va bien pour lui, Arnold a pris le relais.

J'essaye de me reprendre et de me décoller du mur, il me dit d'appeler Françoise, je tombe sur le répondeur, je laisse un message. Je réalise qu'il est avec le bébé dans la salle de bain et moi dans le couloir, il y a quelque chose qui ne va pas..... Le cordon ne peut pas être aussi long, je vais dans la salle de bain et je découvre mon bébé, enveloppé dans une grande serviette, son papa penché sur lui, je fond en larmes, c'est mon bébé... Il va bien, il respire, il est beau, même poissé de vernix et... c'est une fille qui a coupé son cordon toute seule, dieu seul sait comment, vraisemblablement, il s'est enroulé autour de son épaule et a coupé net à l'expulsion (je comprend mieux ce terme, d'un coup !)

Je prend ma fille avec moi, Arnold a préparé le lit avec des alèses, je m'assoie avec ma fille, il me rejoint, il a eu Françoise, elle arrive. Il me demande où il y a du fil pour le cordon, il revient avec, il est calme tellement calme... J'entends Louve et mes amies au salon, ou dans la cuisine, je ne sais pas, je ne suis plus vraiment là. Arnold me demande "Alors comment elle s'appelle? Muse?" C'était mon prénom préféré, des trois qu'on avait gardé. Je lui dis de choisir, ça n'a plus d'importance, il me confirme "Muse".....

Elle est belle, tellement belle, elle s'appelle Muse, elle est née en un peu plus de 20 minutes, à 19h50, nous n'en revenons toujours pas, nous avons vraiment le sentiment d'avoir accompli un exploit...

A l'heure où le crépuscule cède définitivement à la nuit, c'est une lumière plus vive qu'un soleil qui c'est posé dans nos vies, ma Muse, mon souffle, mon inspiration..... Ta soeur m'avait fait mère, tu as arraché ta vie à la mienne, je suis maintenant violemment reliée à toutes les femmes du monde, par le sang qui colore la terre, par le cri qui résonne jusqu'à l'aube des temps..... Valia, Louve, Muse, et mon amour, mon accoucheur de rêves, mon attrapeur d'enfant, Arnold.....

Le temps reste comme entre parenthèses, je n'entends plus Louve, elle doit être partie avec sa marraine, je demande à Arnold ce que fait mon autre amie que j'entends toujours. Elle nettoie le couloir et la salle de bain, je réaliserais bien plus tard combien certaines amitiés sont précieuses. On dit qu'on compte sur les doigts d'une main les amis qui transporteraient un cadavre pour toi sans même te poser une question, combien prendraient la serpillière pour laver ton sang après ton accouchement ? Je l'entends dire qu'elle y va, que c'est un peu trop pour elle, je réalise qu'elle n'a même pas vu Muse. Je l'appelle, mais elle a besoin d'air et de distance, et puis elle a toute la vie pour voir Muse.

Vingt minutes après la naissance de Muse (montre en main, j'espère qu'il n'y aura pas eu de radars sur la route...), Françoise arrive. Elle nous félicite, plaisante un peu et me demande si les contractions ont repris. Non, rien, elle palpe mon ventre et vérifie, le placenta est complètement détaché, il sort assez rapidement, c'est assez désagréable, la douleur est plus "interne", plus aiguë que celle de l'accouchement. Je grimace et râle tout en étant parfaitement consciente que j'ai supporté sans broncher une douleur bien plus forte et sourde il y a une demi-heure. Comme si maintenant j'avais envie de me faire plaindre, alors que l'autre douleur m'avait fermée aux autres, murée dans le silence.

Françoise me montre le placenta, comme c'est petit et comme la poche des eaux est fine ! Mon bébé a réellement vécu dans ce petit sac qui parait si fragile !

Mon périnée est intact, même la cicatrice de l'épisiotomie a tenue. J'ai juste une éraillure, je le prends comme une victoire sur cette gynécologue si sûre d'elle qui m'a coupée il y a deux ans... C'est idiot, mais ça me fait du bien.

Elle regarde Muse, vérifie que tout va bien pour elle, on la mesure toutes les deux, c'est pas au millimètre près mais elle fait dans les 50 cm. Elle prend d'autres mesures et me dit qu'avec le périmètre crânien de la puce et la rapidité de l'accouchement, mon périnée est vraiment souple et a bien joué son rôle. Je me sens un peu comme la mauvaise élève qui a eu de la chance à son examen, vu que contrairement à la grossesse de Louve, je n'ai pas été très assidue dans les exercices de préparation du périnée, ni de sophrologie d'ailleurs. Quelque part, cela renforce cette impression très forte que j'ai réellement accouché toute seule, ou plutôt que mon corps a accouché seul, parce que de toute éternité le corps des femmes est fait pour accoucher, et que toutes les préparation du monde ne font qu'une chose : préparer la tête. Mais mon corps de femme, lui, sait faire... La seule chose qu'il aura fallu, c'est débrancher mon intellect à un moment pour laisser la place à quelque chose que je suis tentée d'appeler mon cerveau archaïque.

Quelque part, très loin dans l'appartement, Marraine est revenue, elle a oublié les affaires de Louve... L'entendre me fait du bien, elle non plus ne viendra pas voir Muse à ce moment là... Elle aussi aura vécu cette soirée avec un mélange d'émotions positives et négatives difficiles à démêler...

Françoise me dit que je ne peux pas garder Muse dans la serviette où elle est restée depuis sa naissance. Il faut que je la prenne peau à peau ou à défaut que je l'habille.

Avoir mon bébé tout de suite peau à peau, le respirer, le regarder, c'était ce que je projetais comme image quand je pensais "accouchement à domicile", et voilà que je n'y ai même pas pensé, que je l'ai laissée dans cette trop grande serviette. Comme ce que l'on imagine est loin de cette réalité, ma fille est là au doux de mes bras et peu importe qu'elle soit nue ou enveloppée d'éponge, qu'elle soit née en 30 minutes ou en 12 heurs, que j'ai eu les meilleurs gestes, les meilleures paroles... Ah si, quand même, je l'ai mise au sein tout de suite, comme en urgence, comme pour me l'attacher à nouveau, elle qui a pris si vite et si violemment son "indépendance". Et comme sa soeur il y a deux ans, elle a su très vite et elle est restée longtemps dans ce baiser intime qui lie les mères aux tout petits.

Quelque part dans la soirée, Arnold appelle ses parents puis les miens, sa soeur (qui passera nous voir un peu plus tard) et l'amie qui était avec nous en ville en fin d'après-midi.

Ma Louve me manque, je ne sais pas bien ce qu'elle aura vu ou entendu, si elle a eu peur, si elle a compris.... Je veux la voir. Arnold appelle Marraine, elles vont passer. Françoise et Arnold lavent les traces de sang sur la tête et le visage de Muse pour que Louve ne pense pas qu'elle s'est blessée.

J'aime entendre le bavardage d'Arnold et de Françoise, lovée contre ma fille, peau à peau maintenant. Puis Françoise repartira dans la nuit, Louve, Marraine et la soeur d'Arnold viendrons voir notre merveille. La nuit étire ses heures, je suis à la fois fatiguée et trop en proie à mille émotions pour dormir.

Louve est très excitée, elle veux voir sa soeur, la toucher, la prendre sur ses genoux, mais nous, elle nous ignore, elle nous fait la tête. Elle renvoie même son père du salon où elle joue avec sa marraine d'un énergique "Dehors", geste de la main à l'appui. Elle en a du tempérament ma grande petite fille. J'aime qu'elle sache déjà verbaliser et manifester ce qu'elle a au fond d'elle...

Puis tout le monde repart. Louve dort chez sa marraine, comme prévu, elle vont coucher leurs émotions dans le même grand lit, ma grande aura jusqu'à demain une adulte pour elle seule.

Alors qu'Arnold met les premières photos de Muse sur Internet, comme promis, aux quatre grands-parents, je sombre à moitié. Je n'ai pas voulu qu'il éteigne la lumière. Moi qui n'arrive à dormir que dans le noir complet, je sais que cette nuit je ne pourrais dormir qu'avec, voir et sentir ma toute petite et si forte fille. Ne jamais vraiment sombrer pour pouvoir à tout moment rouvrir les yeux et contempler notre Muse... La nuit trop riche en émotions ne nous donnera pas le répit du sommeil : Muse peine à prendre le sein et nous l'accompagnons jusqu'au petit matin, qui jouera pour nous trois une tardive mélodie du marchand de sable....

Valérie Tron, avril 2005.
valia.tron(arobase)free.fr

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Published by Sophie Gamelin-Lavois - dans Récits de naissances
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