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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 22:29

Le plaisir d'accoucher est un secret bien gardé...

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« La genèse de l'enfant dans l'abdomen, sa croissance, son augmentation du poids s'imposent encore dans un autre sens à l'âme féminine, viennent s'enchevêtrer avec des habitudes fermement enracinées et utilisent, pour attacher la mère à l'enfant, des goûts qui, des couches cachées de l'inconscient, dominent le coeur et la vie de l'être humain. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que l'enfant, trônant sur son petit pot, ne donne pas volontiers tout de suite ce que l'adulte, pour qui cette occupation contient moins de délices, réclame de lui, d'abord avec douceur, puis en insistant de plus en plus énergiquement. Si vous voyez quelque intérêt -- qui peut certes passer pour un intérêt d'un ordre assez bizarre -- à suivre de près cette tendance à la constipation volontaire, qui devient assez fréquemment une habitude pour la vie entière, je vous prierai d'abord de vous rappeler qu'à l'intérieur de l'abdomen se perdent aux alentours du rectum et de la vessie des nerfs fins et sensibles dont l'action est de faire naître certaines envies et que l'excitation éveille.

Puis vous penserez qu'il arrive souvent aux enfants, pendant le jeu ou le travail, de se trémousser sur leurs sièges -- peut- être même l'avez-vous fait vous aussi au temps de votre innocente enfance -- de remuer les jambes, de gigoter jusqu'à ce que retentissent les inévitables paroles de la mère : «Jean -- ou Lise -- va au cabinet! » Pourquoi cela? Serait-il vrai que le garçonnet ou la petite fille se fussent oubliés à jouer, comme le prétend Maman par égard pour un de ses propres penchants depuis longtemps réprouvé ou qu'ils eussent été trop absorbés par leurs devoirs? Non pas! C'est la volupté qui crée ces états, une bizarre forme de l'auto-satisfaction, pratiquée depuis l'enfance et développée plus tard jusqu'à la perfection par la constipation. Sauf qu'alors, hélas! l'organisme ne répond plus à la volupté, mais -- en même temps que la sensation de culpabilité de la masturbation -- produit des migraines, des vertiges, des maux de ventre ou quels que soient les noms des mille suites de cette habitude d'entretenir une constante pression sur les nerfs génitaux.

Oui, et puis vous songerez aussi aux gens qui ont coutume de sortir sans avoir évacué au préalable, qui ensuite, pris d'envies, soutiennent dans la rue des luttes pénibles et ne se rendent même pas consciemment compte des délices qu'elles représentent. Il faut remarquer la et la totale inutilité de ce ces luttes entre l'être humain et son postérieur pour conclure qu'ici, l'inconscient pratique un innocent onanisme. Eh bien, amie vénérée, la grossesse appartient à ce genre de masturbation en infiniment plus fort, car ici, le péché s'auréole de sainteté. Mais quelque sainte que soit la maternité, cela n'empêche pas que l'utérus gravide excite ces nerfs et produit une sensation de volupté.

Vous trouvez que la volupté doit être enregistrée par le conscient? C'est une idée erronée. C'est-à-dire que vous pouvez être de cet avis, mais laissez-moi rire. Et puisque nous sommes arrivés à ce thème épineux de la volupté secrète, inconsciente, jamais clairement définie, je puis me permettre de parler en même temps de ce que représentent pour la mère les mouvements de l'enfant. Le poète s'est adjugé ce thème, l'a revêtu de roses et l'a délicatement parfumé. En vérité, cette sensation, une fois qu'on lui a retiré le nimbe de la sublimation, n'est autre que celle qui se produit généralement quand quelque chose bouge dans le ventre de la femme. C'est la même que celle que lui fait ressentir l'homme, seulement, elle est dépouillée de toute idée de péché, portée aux nues, au lieu d'être réprouvée.

N'avez-vous pas honte? me direz-vous. Non, je n'ai pas honte, ma très chère; j'ai si peu honte que je vous retourne la question. N'êtes-vous pas accablée de chagrin et de honte en pensant à l'être humain qui a traîné dans la boue le bien le plus précieux de la vie, l'union entre l'homme et la femme? Songez, ne fût-ce que deux minutes, à ce que représente cette volupté à deux : on lui doit le mariage, la famille, l'État; elle a fondé la maison et la ville, fait surgir de rien la science, l'art, la religion; elle a tout fait, tout, tout, tout. Tout ce que vous respectez! Osez encore, après cela, trouver sacrilège la comparaison entre l'accouplement et les mouvements de l'enfant!

Non, vous êtes trop compréhensive pour persister à m'en vouloir d'avoir employé des termes proscrits par la pruderie d'une institutrice revêche sans avoir pris le temps de réfléchir. Et ensuite, vous consentirez à me suivre plus loin encore et à admettre une affirmation encore plus sévèrement désapprouvée par le coeur et la civilisation, à savoir que l'accouchement lui- même est un acte de suprême volupté dont l'impression subsiste sous forme de tendresse pour l'enfant, d'amour maternel.

A moins que votre bonne volonté n'aille pas si loin! Il est vrai que cette affirmation est en contradiction avec toutes les expériences, avec l'expérience de millénaires. Pourtant, un fait que je tiens pour fondamental et duquel il faut partir, ne la contredit point : c'est qu'il ne cesse de naître de nouveaux enfants, par conséquent, toutes ces peurs, toutes ces souffrances desquelles on nous rebat les oreilles depuis des temps immémoriaux ne sont pas assez fortes pour ne pas être surpassées par le désir, ou un quelconque sentiment de volupté.

Avez-vous déjà assisté à un accouchement? Il y a un fait tout à fait étrange : la parturiente gémit, crie, mais son visage est rouge, fiévreusement surexcité et ses yeux ont ce rayonnement extraordinaire qu'aucun homme n'oublie quand il l'a suscité chez une femme. Ce sont des yeux singuliers, curieusement voilés, exprimant l'enivrement. Et qu'y a-t-il de remarquable, d'incroyable, à ce que la douleur soit une volupté, une suprême volupté? Seuls, ceux qui flairent partout la perversion et les plaisirs contre nature ne savent pas ou font semblant d'ignorer que la grande volupté s'accompagne de douleur. Débarrassez-vous donc de cette impression qui vous a été communiquée par les lamentations des femmes en mal d'enfant et les contes ridicules des commères jalouses. Essayez d'être honnête. La poule aussi crételle après avoir pondu un oeuf. Mais le coq ne s'en soucie guère et s'empresse de chevaucher à nouveau la poule, dont l'horreur pour les douleurs de la ponte se traduit d'une manière surprenante par une entière soumission amoureuse aux désirs du seigneur et maître du poulailler.

Le vagin de la femme est un Moloch insatiable. Où donc est le vagin qui se contenterait d'avoir en soi un petit membre de la taille d'un doigt, alors qu'il pourrait disposer d'un autre, gros comme un bras d'enfant? L'imagination de la femme travaille avec des instruments puissants, l'a toujours fait et le fera toujours. [...]

Il y a quelques années, et après une assez longue stérilité, une femme mit au monde une fille. C'était un accouchement par le siège et la femme a été délivrée sous anesthésie dans une maternité par un accoucheur célèbre, aidé de deux assistants et de deux sages-femmes. Deux ans plus tard, une seconde grossesse se déclara; et comme, entre temps, j'avais pris plus d'influence sur la femme, on décida que pour l'accouchement, aucune résolution ne serait prise sans que j'en fusse informé. Au contraire de la première, cette seconde grossesse s'écoula sans incident. Il fut résolu que l'accouchement se ferait à la maison et par les soins d'une sage-femme.

Peu de temps avant l'événement, et à la demande de la sage-femme, on m'appela auprès de cette dame, qui habitait dans une autre ville. L'enfant se présentait par le siège : que faire? Quand j'arrivai, l'enfant se présentait en effet par le siège; les douleurs n'avaient pas encore commencé. La parturiente avait très peur et voulait être emmenée à la clinique. Je me suis assis auprès d'elle, ai quelque peu fouillé dans son complexe de refoulement -- avec lequel j'étais déjà passablement familiarisé -- et lui ai, pour finir, dépeint sous de vives couleurs -- je crois que vous savez combien j'excelle à cela -- les plaisirs de l'accouchement. Madame X devint toute joyeuse et une bizarre expression de ses yeux disait que l'étincelle s'allumait.
 
Ensuite, je cherchai à me faire expliquer pourquoi l'enfant se présentait à nouveau par le siège. «Parce qu'ainsi, la naissance est plus facile», me dit-elle. «Le petit derrière est mou et ouvre la voie plus doucement et plus commodément que la tète, si dure et si grosse.» Alors, je lui ai narré l'histoire de l'instrument, gros ou petit, dur ou flasque, dans le vagin, à peu près comme je vous le décrivis l'autre jour. Cela lui fit quelque impression, mais il subsistait un reste de méfiance.
Elle finit par dire qu'elle voulait bien me croire, mais que tout le monde lui avait conté tant d'horreur sur les douleurs de l'enfantement qu'elle préférait être anesthésiée, Et si l'enfant se présentait par le siège, on l'endormirait, elle le savait par expérience.
 
Donc, la présentation par le siège était préférable. A quoi, je lui répondis que si elle était assez bête pour vouloir absolument se priver du plus grand plaisir de sa vie, qu'elle ne se gênât point. Pour moi, je ne voyais aucun inconvénient à ce qu'elle se fît anesthésier, dès qu'elle ne pourrait plus supporter les douleurs. Mais pour cela, la présentation par le siège n'était pas indispensable. «Je vous donne l'autorisation de vous faire endormir même si vous accouchez par la tête. C'est vous qui déciderez si, oui ou non, vous le voulez.» Là-dessus, je suis reparti, et le lendemain, j'appris qu'une demi-heure après mon départ l'enfant se présentait par la tête.
 
L'accouchement eut lieu sans complication. L'accouchée m'en décrivit les diverses péripéties dans une jolie lettre. «Vous aviez tout à fait raison, Docteur. Cela a vraiment été une grande jouissance. Comme la bouteille d'éther se trouvait sur la table, à côté de moi, et que j'avais la permission de me faire endormir, je n'avais pas la moindre peur et je pus suivre tout ce qui se passait et l'apprécier sans inhibition. Il vint un instant où la douleur, qui, jusque-là, avait eu quelque chose d'excitant et d'attrayant, fut trop forte et je m'écriai : l'éther! -- mais j'ajoutai aussitôt que ce n'était plus nécessaire. L'enfant criait déjà. Si j'ai un regret, c'est que mon mari, que j'ai torturé pendant des années à cause de cette peur stupide, ne puisse ressentir cette suprême jouissance.»

Si vous êtes sceptique, vous direz qu'il s'agit là d'une suggestion heureuse, n'ayant pas force de preuve. Cela m'est indifférent. Je suis certain que la prochaine fois que vous aurez un enfant, vous aussi, vous observerez «sans inhibition», vous débarrassant ainsi d'un préjugé, et que vous apprendrez à connaître une sensation contre laquelle vous avait prévenue la bêtise en vous effrayant. »
 
Le livre du ça, Georg Groddeck.
Ed. Gallimard. Extrait de la page 48 à 55.
Publié pour la première fois en 1923.

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Published by Sophie Gamelin-Lavois - dans La dimension sexuelle
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