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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 08:06


Naissance médicalisée : "Le viol du vingtième siècle"
Rape of the 20th Century © Leilah McCracken 1998-00.

Leilah McCracken est mère de sept enfants. Elle vit près de Vancouver, au Canada, et met son talent d'écrivain au service de la cause de la démédicalisation de l'accouchement.

Sept enfants sont passés par mon corps, et j'ai beaucoup à vous raconter.

Les mères ayant donné naissance à de nombreux enfants sont devenues une rareté; nous ne sommes plus celles par qui les mystères de l'enfantement étaient enseignés; nous ne sommes plus les voix de la sagesse et de la raison qui disaient aux assistants quels soins et quelle aide donner aux parturientes. Le savoir obstétrique moderne est basé sur des données hospitalières fausses; les docteurs savent comment les patientes accouchent, mais ils ne savent pas comment les femmes accouchent. Nous autres, en tant que société, avons largement oublié que l'accouchement est digne de confiance; sans grand besoin d'ingérence. La naissance est belle, passionnée, sauvage et hormonale. Mais elle est blessée. Des procédures hospitalières incompréhensiblement inopportunes, douloureuses et humiliantes ont molesté la naissance; elle saigne, et pleure. Le vingtième siècle aura été celui du viol institutionnalisé de l'enfantement.

J'ai eu le privilège -- et la malchance -- d'avoir mon premier bébé à dix-neuf ans. Privilège car mon corps était jeune et résistant; malchance parce que j'étais déplorablement ignorante par rapport à la naissance. J'ai suivi le chemin tracé; j'ai trouvé un docteur, lu beaucoup de livres sur la grossesse écrits par des docteurs, et participé à des séances de préparation où l'on me disait de toujours obéir à mon docteur.

Lors des dernières semaines de ma grossesse, j'eus des contractions de plus en plus fortes -- je pensais toujours que c'était le début du travail, mais non. Ceci devait se révéler être la racine de mon doute important face à ma capacité d'enfanter: mon corps n'était pas capable, ne savait pas quoi faire, quand il le fallait. J'ai appris des années plus tard qu'il s'agissait de travail préalable (je voudrais trouver quelque chose d'autre que ce mot "travail" [labour]). Une façon pour la nature de préparer en douceur le corps de la femme à l'accouchement.

Je perdis les eaux à quarante-deux semaines, et je me ruai à l'hôpital. Je fis connaissance de l'accouchement en milieu hospitalier avec un prodigieux jeune docteur qui me fit dévêtir, allonger sur le dos et mettre mes deux pieds sur un bassin. Il me fut demandé d'ouvrir les genoux. Il introduisit un spéculum dans mon vagin, entra à l'intérieur, vraiment au fond, et jeta un bon coup d'oeil. Il y avait deux infirmières dans la salle, regardant bizarrement. Je déclarai: "C'est la chose la plus humiliante qui ne me soit jamais arrivée." Personne ne dit rien.

Je fus ligotée pendant un temps infini au monitoring foetal. Mes contractions étaient rapprochées, irrégulières et spasmodiques, ce qui arrive très souvent chez les femmes cherchant à accoucher à l'hôpital, endroit stressant par nature (les hormones de stress ralentissent le travail, quand elles ne l'arrêtent pas).

Les vingt-quatre heures suivantes furent une suite d'interventions déconcertantes: de nombreux examens pelviens par des gens différents; le transport de pièce en pièce; l'étude du sang; une purge; un monitoring foetal obsessif; des tubes; des aiguilles; signer d'étranges formulaires. Mon docteur (par téléphone) me mit sous perfusion d'ocytocine. Mes contractions devinrent rapidement insoutenables. J'eus une péridurale, mais elle ne marcha pas (la plupart des anesthésiques locaux n'ont pas d'effet sur moi); mon enfant naquit quatre heures plus tard. J'étais affamée, épuisée, traumatisée, et enchantée de la naissance de ma fille. Mon mari pleurait de joie.

C'est la coutume en Amérique du Nord de provoquer les contractions vingt quatre heures après la perte des eaux; dans beaucoup d'autres pays, on prolonge jusqu'à une semaine. Le facteur clé de ces deux philosophies est que l'induction doit avoir lieu seulement si la naissance n'est pas imminente d'ici les vingt-quatre heures qui suivent le premier examen pelvien. Mais si aucun doigt n'introduit de possibles germes, le risque d'infection est minime. Ainsi, contrairement à la croyance la plus populaire, le pire endroit où une femme puisse aller après la rupture du sac amniotique, c'est l'hôpital: là, elle est sûre d'avoir un examen pelvien contaminant dès l'admission. Elle devrait rester à la maison jusqu'à ce que le travail actif commence, et consulter une sage-femme sur les précautions à prendre si elle choisit de ne pas accoucher chez elle.

Mon second enfant vint seize mois plus tard. Les eaux se répandirent: de nouveau, je me précipitai à l'hôpital. J'eus des contractions irrégulières et de nombreux examens pelviens. Mon enfant resté à la maison me manquait terriblement; je m'aperçus dans le miroir. "J'ai l'air tellement tragique!" me dis-je à travers mes larmes.

Rien ne se passait; mon mari sortit pour un hamburger. Un obstétricien avec un groupe d'étudiants entra; il releva ma chemise d'hôpital et planta ses deux doigts dans mon vagin. "Hummm." Il demanda à une étudiante de faire de même; "vertex (tête en bas) et dilatée à deux centimètres." L'obstétricien n'était pas d'accord. Il me fit un bon VRAI toucher vaginal, et tortilla brutalement mon utérus. "Vous avez ici un siège." Je pleurais! Des étrangers avaient nonchalamment touché mes organes les plus secrets; mon mari était parti, j'étais affamée. L'étudiante demanda si elle pouvait m'ausculter de nouveau, "dans l'intérêt de la science". J'ennuyai tout le monde dans la pièce à pleurer encore. Le docteur me dit que le bébé était en présentation transverse (qu'il se tenait latéralement).

Mon mari était de retour à présent: je me sentais meurtrie, épuisée, sans espoir; mais avec une césarienne, mon bébé serait dans mes bras en quarante minutes. Qu'auriez-vous dit?

On me fit rouler jusqu'à la salle d'opération. En tremblant, je me hissais sur la table. Mes bras furent attachés au loin; mes pieds immobilisés; mon corps rasé. Aiguilles et tubes furent introduits. Je me dis que l'on me crucifiait. Une infirmière essaya de me rassurer -- "mais avec ce genre d'incision, vous pourrez encore porter un bikini!"

A travers une forêt d'étrangers noctambules je vis mon docteur -- sous son masque, je remarquais pour la première fois ses yeux tellement maquillés. J'entendis bipper une table entière de pagers. Après quatre essais de péridurale, et beaucoup de morphine, on me donna une anesthésie spinale. L'enfant fut extrait -- je sentis dans mon abdomen une secousse d'extraction extraordinairement bizarre; je dis 'Oomph!" L'équipe soignante leva le regard, alarmée. L'anesthésiste sourit et dit: "J'aime toujours laisser une petite sensation à la mère à la naissance." C'est un garçon! Soulagement et extase m'envahirent.

Il fut emmené pour être examiné; j'entendis ses cris; je harcelais le personnel de se dépêcher pour que je puisse le tenir. L'obstétricien m'expliqua platement que j'avais ma vessie sur mon ventre, et qu'il fallait la remettre. Les couches de muscles et de graisse devaient être cousus ensemble; et ensuite mon ventre devrait être fermé et agrafé. Oh! je devais être une bonne fille!

Finalement, ce fut fait. Dans la chambre de convalescence, je nourris mon bébé au sein, à l'étonnement du personnel de l'hôpital... Au moins j'eus cela pour moi... J'appris bien plus tard que mon enfant n'était pas du tout transverse, mais en siège de Frank, les fesses venant en premier -- ce qui est le plus facile à accoucher vaginalement. On ne m'a pas dit pas la vérité. J'ai eu une césarienne pour rien.

D'après une étude publiée par le British Medical Journal, le mieux pour les enfants qui se présentent par le siège est de naître par les voies naturelles (je découvris aussi que les femmes fortes ont plus de chance d'être coupées: quand je regardais plus tard mon dossier médical, l'obstétricienne mentionna de façon répétée mon "obésité": les femmes rondes ne sont pas sujettes à des accouchements difficiles, mais elles ont plus de chance d'être discriminées). Au moins les chirurgiens ne me mirent pas sous anesthésie générale -- qui peut être fatal au lien maternel et à l'allaitement, et rend la mère encore plus impuissante.

Après une triste fausse-couche huit mois plus tard, je fus de nouveau enceinte. Lors du sixième mois, je me blessai à la main en cuisinant. Je fus emmenée d'urgence à l'hôpital, et attendis deux jours pour une microchirurgie, à jeûn et sous perfusion. Pendant que j'étais en OR mon médecin de famille téléphona pour dire que mon test de tolérance au glucose était un peu haut (j'étais éveillée car j'avais refusé l'anesthésie générale -- et oui, cela prit plusieurs essais avant de trouver le bon anesthésiant local). Je dis que je voulais un test de diabète gravidique immédiatement.

J'étais affamée lorsque je retournai à la maison le lendemain: je mangeai un gâteau d'anniversaire et plusieurs paquets de frites avec du Coca-Cola. Tôt le matin suivant, j'eus un test de tolérance au sucre de trois heures. Deux des trois niveaux les plus importants étaient élevés -- ils confirmaient le diabète gravidique. Quelle semaine! J'appris rétrospectivement que le diagnostic était une imposture: je dois m'étonner de ce personne ne m'ait demandé ce que j'avais mangé le jour précédent, et pourquoi le fait de jeûner, l'opération et le stress subits n'auraient pas eu d'incidence? Un test d'une heure pour les femmes enceintes n'est de toute façon pas concluant.

Ainsi, les mois suivants furent passés la plupart du temps en compagnie des docteurs -- en clinique orthopédique pour le suivi des soins, dans le service des diabétiques à l'hôpital, je voyais mon propre médecin de famille, ce damné obstétricien qui me fit une césarienne et me donna le feu vert pour une naissance vaginale après césarienne.

Quand vinrent les dernières semaines de grossesse, j'eus les fortes contractions habituelles, et comme j'étais anxieuse de la nocivité du diabète sur mon bébé, je partis pour l'hôpital -- je pensais qu'il fallait provoquer l'accouchement; mon corps ne remplissait pas son rôle de toutes façons. Je fus renvoyée à la maison.

A quarante-deux semaines, les contractions reprirent et le bouchon muqueux apparut (du mucus rose ou un peu de sang venant du vagin). J'allai à l'hôpital -- le col était dilaté à deux centimètres et demi, et légèrement effacé. J'étais bouleversée à l'idée d'être renvoyée à la maison; j'implorais les infirmières de faire quelque chose pour m'aider à accoucher. J'étais sûre d'être déficiente, certaine que si je n'avais pas été à l'hôpital pour les naissances précédentes, je n'aurais pas survécu. Aussi la poche des eaux fut-elle rompue. Cette naissance, comparée aux autres, se passa rapidement et facilement. Mon mari n'en revenait pas -- "C'est tout?"

Mon quatrième enfant arriva vingt-six mois plus tard (pas de diabète gravidique cette fois). Je m'étais fanatiquement préparée et j'étais extrêmement inconfortable durant cette grossesse -- préparée et inconfortable parce que je faisais de l'exercice comme une folle, même vers la fin, de peur de développer un diabète.

A quarante semaines, j'eus de légères contractions et un début de travail; je téléphonai à l'hôpital. Sur le conseil de l'infirmière, nous accourûmes, et le travail s'arrêta. Je haïssais mon corps, le jugeais stupide et inutile. Ils percèrent la poche des eaux, à un centimètre et demi de dilatation (n'est-ce pas drôle que les femmes qui accouchent à l'hôpital disent "ils" en parlant de ceux qui les assistent et les harcèlent pendant le travail et l'accouchement? Les femmes qui accouchent à la maison disent "moi", "je").

Pourtant rien ne se passa vraiment; juste de nombreuses contractions spasmodiques, insidieuses et irritantes. Je me rappelle avoir cherché un endroit tranquille pour "nider". J'avais deux infirmières obstétriciennes et un docteur (un remplaçant pour mon docteur parti au ski) assis auprès de moi à attendre littéralement chacune de mes contractions.

Une étudiante aussi: elle avait des doigts courts et trouvait difficile de d'atteindre mon cervix pendant les examens pelviens. Je plaçais mes poings sous mes hanches pour que ses doigts aient accès plus efficacement dans mon vagin. Quelle bonne aide! Rien d'étonnant à ce que je veuille rentrer, m'en aller! A chaque occasion, je voulais pleurer. Le personnel était inquiet; je leur dis de ne pas s'en faire parce que cela semblait être hormonal -- et arrivait à chaque naissance.

Mon utérus fut palpé et il fut supposé que mon bébé était en présentation postérieure -- "faisant face au pubis" (les bébés normalement naissent face à la colonne vertébrale de la mère). La douleur devint férocement intense: contractions hystériques et agonisantes, agenouillée sur le parterre de la douche avec un accoucheur homme (infirmier obstétricien) inondant le bas de mon dos au jet tiède de la douche. Mon mari me tenait la main. Je criai que le bébé arrivait. J'atteignis le lit, me laissai tomber sur le dos. Je l'expulsai en hurlant. Je jurai ne plus jamais avoir d'autre enfant.

J'appris récemment que mon bébé avaient probablement pris cette position parce que la poche des eaux avait été prématurément rompue. La plus agonisante de toutes mes naissances n'aurait pas dû se passer de cette façon.

Je déménageai pendant la grossesse de mon cinquième enfant, une année plus tard. J'eus un autre docteur. De nouveau, pas de diabète gravidique. Je dépassai la quarantième semaine (la dernière avant le terme), et l'on me conseilla une nouvelle manière de procéder qui consiste à provoquer l'accouchement au delà de dix jours d'attente après la date prévue. J'en questionnai la validité. Mon docteur me parla de risques d'insuffisance et de calcification placentaire, ainsi que ses craintes que mon bébé ne soit privé d'oxygène et d'aliments. Cela semblait raisonnable.

Neuf jours passèrent sans activité utérine excessive. J'allai à l'hôpital et fus surveillée par monitoring pendant une heure, puis du gel de prostaglandine synthétique fut appliqué sur mon cervix. Je fus libérée, mais on me dit de revenir, ou dans six heures, ou en travail.

Aussi mon mari et moi marchions, essayant de faire démarrer le travail. Je commençais à me sentir étrange, avec des élancements cervicaux et derrière le bas des jambes. Je suggérai que nous trouvions un endroit pour avoir des rapports en cachette, car il me semblait que les sensations que me donnaient le gel étaient identiques à celles ressenties en fin de grossesse lors de l'acte sexuel.

J'appris plus tard que l'idée même du gel provient en fait du sperme humain, riche en hormone de dilatation du cervix, la prostaglandine. Le sperme humain (la contrefaçon est du sperme de cochon), pourtant, est meilleur pour induire le travail, parce qu'il comporte de l'ocytocine naturelle: les sensations d'amour et l'orgasme -- que l'on peut espérer faire partie intrinsèque de l'acte amoureux -- sont connues pour stimuler la sécrétion d'ocytocine dans le cerveau de la femme (et, de manière intéressante, dans celui de l'homme). L'ocytocine est l'hormone de la naissance; la stimulation du mammelon la libère aussi en abondance.

Mon mari fit cela en vitesse; pour lui, mon vagin était devenu d'une certaine façon la propriété de l'hôpital, maintenant qu'ils y avaient touché. Nous sommes retournés à l'hôpital. En repensant à la naissance de mon quatrième enfant, j'étais terrifiée à l'idée de ce qui allait se passer.

Je fus reléguée au moniteur foetal. Un homme étrange, à l'apparence hagarde (l'obstétricien de l'hôpital) m'examina, et estima la progression de cet après-midi à deux centimètres de dilatation. Oh, je fis un commentaire disant combien il paraissait fatigué -- il me dit qu'il avait travaillé ces trois derniers jours. Avait-il dormi? demandai-je. Oui, parfois, dit-il, il y a une couchette dans le salon des docteurs. Nous devons accélérer les choses, dit-il, pour "en finir avec ce sale boulot".

Il déchira les membranes, et me recommanda de m'asseoir à moitié, pour que le cordon ombilical ne se situe pas en avant de la présentation. La procidence du cordon, souvent fatale au bébé, arrive lorsque le cordon se glisse sous la tête du bébé et sort en premier. La rupture artificielle des membranes est connue pour en être la cause! Mes bébés ont chaque fois été en danger, et personne ne m'a jamais dit comment! Où se trouvait le consentement en connaissance de cause?

Je jouai un peu aux cartes avec mon mari. Je me sentis emportée dans un endroit étrange où je n'avais jamais été; ma terreur se mua en un calme merveilleux. J'étais paisible et intériorisée, ensommeillée et reposée après chaque nouvelle contraction. L'infirmière-sage-femme qui m'accompagnait était stupéfaite. La progression était lente pour un cinquième enfant -- cela prit douze heures depuis l'application de prostaglandine jusqu'à ce que je sois transportée à la salle d'accouchement, avec six centimètres de dilatation.

La table -- même plus un lit -- était mon ennemi d'accouchement. Mes belles contractions devinrent des crampes douloureuses. Instinctivement j'amenais les mains de l'infirmière-sage-femme vers mes seins, pour stimuler l'épanchement d'ocytocine. Avec rigidité, elle enleva ses mains. Peu après, mon enfant était né. Le docteur tira sur le cordon ombilical, inexplicablement, douloureusement.

Une nouvelle infirmière arriva quelques minutes après la naissance. C'était son dernier jour de travail, à jamais, comme infirmière obstétricienne: trente-huit années d'innombrables épisiotomies et rasages, d'amour, mort, naissance et tout le saint frusquin. Elle voulait me parler d'elle et de son mari, comme les temps ont changé, pendant que j'essayais d'allaiter mon tout juste nouveau-né. J'écoutais poliment. Mon mari sortit pour fumer et donner quelques coups de téléphone. L'infirmière partit à contre-coeur après que je l'eus expédiée dehors, et je fus enfin seule avec mon enfant. Nous étions là, seuls et ravis, marqués du sceau de l'hôpital et nus, quand j'entendis les cris d'une femme accouchant dans la chambre, à mon côté. Je portai la voix: "Sortez-moi de cette chambre d'horreur!"

Nous gravîmes les escaliers et furent installés dans une chambre semi-privée. J'essayais d'allaiter et dormir, mais la femme à côté de moi avait des difficultés pour s'occuper de son bébé -- ils pleuraient tous les deux. J'entendis sonner des téléphones. J'avais faim; je devais me procurer mes propres toasts d'une kitchenette de l'autre côté du service.

J'emmenais mon bébé partout, je ne voulais pas qu'"ils" le touchent, le baignent, le pèsent ou l'embêtent. J'insistais pour tout faire moi-même. Il y avait des gens partout, dans ma chambre, dans les couloirs, à la nurserie; tout le monde vit mes seins pendants perdre du lait, mes cheveux emmêlés, mes larmes. Je me glissais dans le salon de jour avec mon bébé emmailloté dans des serviettes d'hôpital. Je m'asseyais avec lui et me lamentais, en faisant le deuil de tout ce qui était perdu! Je pleurais et m'agitais. Une infirmière entra. "Vous devriez être dans votre chambre!" Je dis: "j'ai besoin d'intimité! il me faut venir ici pour pleurer!" Je ramenais mon bébé sous mon menton.

Un an et demi plus tard, quand j'exigeai mon dossier grâce à l'Action pour la Liberté d'Information (s'il vous plaît, faites tous la même chose!), je vis que cette infirmière avait écrit que je tenais mon bébé brutalement (je le tenais serré contre moi alors que je pleurais et m'agitais). Je n'aurais jamais molesté mes bébés! On m'observait, me scrutait. Une autre infirmière m'accusa d'avoir meurtri mon enfant lorsqu'elle vit une marque de naissance sur sa jambe. Ces étrangers froids, à demi stériles, croyaient que j'exerçais des sévices sur les enfants! Même l'infirmière au visage le plus doux surveillait chacun de mes gestes, chaque gémissement, comme un faucon malveillant. Je partis peu après.

Quelques jours plus tard, à la maison, cette pensée me vint à l'esprit -- un tremblement noir et tournoyant, une condamnation -- la naissance à l'hôpital est le viol du vingtième siècle.

Les femmes sont sytématiquement, de façon routinière, et de leur plein gré agressées chaque jour par des individus et des institutions qui prétendent avoir à coeur leurs meilleurs intérêts, et la plupart d'entre elles n'ont pas la notion de ce qui est perdu. Oui, c'est un viol: de même qu'un homme force une femme à l'acte sexuel en la dépouillant de ses pouvoirs et en la blessant dans ce qu'elle a de sacré, le viol de la naissance agit pareillement. Les deux viols laissent les femmes tremblantes, furieuses et emplies de tristesse, parce qu'il s'agit du même viol. Et de la même manière que ce serait grave que nos enfants soient conçus d'un viol, c'est grave s'ils soint nés par un viol: notre sensualité la plus privée et originelle est rendue douloureusement et brutalement publique. Dans les deux cas nous saignons.

On fait saigner les femmes, de façon souvent incontrôlable, dans les hôpitaux. Elles saignent à cause de l'injection standardisée d'ocytocine dans la jambe après l'accouchement: les mécanismes naturels d'induction d'ocytocine (qui contractent l'utérus jusqu'à son retour aux dimensions premières) s'interrompent lorsque une dose massive d'hormones artificielles circule dans le sang. Et quand les hormones synthétiques se dissipent, la femme soudain s'évanouit dans une marre de sang (son utérus s'est arrêté de se contracter, et les cotylédons du placenta sont presque aussi larges et à vif qu'après l'accouchement). Un saignement excessif arrive lorsqu'il y a eu tripotage de l'utérus: les assistants impatients essaient de pousser de l'extérieur le fond de l'utérus pour expulser de force le placenta -- c'est atroce et sanguinaire. Une autre cause principale d'hémorrhagie est l'épisiotomie: la plupart du sang perdu dans un accouchement typique vient de l'ouverture artificielle du vagin.

L'épisiotomie est une invention folle, malveillante. Quand le vagin est coupé, la femme souffre: c'est un mal intense -- les femmes souvent se plaignent plus de la souffrance après une épisiotomie que de celle de l'accouchement lui-même. Les femmes pleurent pendant un mois lorsqu'elles urinent. La cicatrice peut rendre les relations intimes difficiles, souvent à vie. La sensibilité sexuelle peut être diminuée: les nerfs vont loin autour du clitoris et une épisiotomie peut les sectionner pour toujours. La blessure devient souvent douloureuse et infectée. Des femmes peuvent même devenir anémiques après la perte de sang provoquée par l'épisiotomie.

Dans certains cas, une fistule recto-vaginale se développe (un trou dans la cloison qui sépare le rectum du vagin) -- les matières fécales passent par le vagin. Ces femmes se sentent abusées, mutilées, sales -- et on leur dit souvent de consulter un psychiatre. Une opération est même nécessaire pour réparer la blessure initiale.

Les vagins sont coupés chaque jour, alors que le déchirement naturel est plus facile à supporter: moins douloureux, il guérit beaucoup plus vite qu'une coupure au rasoir ou aux ciseaux aiguisés. Les épisiotomies ne fonctionnent même pas -- elles causent des déchirements dangereux du troisième degré et sont cause pour 6% des femmes d'incontinence anale après l'accouchement: en effet, l'épisiotomie dévaste parfois jusqu'à l'anus de la femme, la rendant incapable de contrôler le transit intestinal (comment ces femmes font-elles pour vesser?).

L'épisiotomie est encore chose commune -- beaucoup de docteurs (et mêmes des infirmières sages-femmes) préfèrent ne pas mettre fin à ces vieilles habitudes et résistent à l'irradication de la plus injuste des entailles -- surtout à cause de la facilité avec laqu'elle la tête du bébé va pouvoir sortir du vagin maternel une fois que celui-ci a été tailladé. Et quelquefois, le docteur ne va même pas attendre que l'anesthésie agisse pour couper.

L'extraction artificielle, souvent utilisée conjointement à l'épisiotomie, entraîne des problèmes anaux -- tels que des hémorroïdes chroniques et douloureuses: les veines rectales de la femme enceinte sont naturellement très fines. Et lorsque la ventouse ou les forceps sont utilisés -- spéciallement lors des poussées en force, ces veines délicates deviennent engorgées, distendues et abîmées. Les hémoroïdes deviennent extrêmement douloureuses et souvent représentent une vie passée à prendre des analgésiques de commerce et à s'asseoir sur des anneaux de caoutchouc pour voir un film au cinéma.

L'utilisation des forceps affecte aussi la continence urinaire -- et parfois la vessie de la femme est tellement meurtrie qu'il en résulte des problèmes d'incontinence à vie. Et la plupart des femmes vont se fustiger pour ces difficultés affligeantes, mais jamais ceux qui les leur ont infligées.

Les ventres aussi sont ouverts. Les césariennes sont assignées pour un grand nombre de raisons, la plupart résident dans l'impatience du personel de l'hôpital. "L'échec de progression" en est la plus commune et la plus exaspérante: c'est quand le cervix d'une femme ne se dilate pas en accord avec l'idée préconçue par l'hôpital du déroulement du travail, et l'on fait littéralement pression sur elle en lui demandant de dilater. Elle est menacée d'opération si elle ne dilate pas. Naturellement son corps ne va pas s'ouvrir à la naissance dans un scénario si dangereux et stressant; si le bébé ne peut pas être expulsé par de l'ocytocine artificielle, cela sera fait par excision obstétricienne.

Une césarienne peut aussi advenir en fonction de l'observation des variations du rythme cardiaque du bébé (qui apparaît sur un moniteur foetal); ces variations peuvent induirent en erreur le personnel médical. Celui-ci croit à la "détresse foetale" qui occasionne une intervention immédiate pour extraire le bébé (des activités comme de sucer son pouce ou dormir sont la cause de sérieuses différences dans la vitesse des battements du coeur).

Ou parfois, le bébé sera vraiment en détresse à cause des remèdes ou hormones donnés à la mère (il est fréquent que l'oxygène manque au bébé lors des contractions convulsives causées par l'induction du travail, ou bien par le Démérol et les drogues péridurales). Et naturellement, les faux diagnostics sont causes de l'accouchement chirurgical.

La disproportion céphalo-pelvienne est une autre excuse communément invoquée pour une césarienne: on prétend souvent que l'ouverture inférieure du bassin de beaucoup de femmes est trop étroite pour que le bébé puisse passer. C'est un non-sens! Si tant de femmes avaient de tels pelvis inaptes à donner naissance, leurs ancêtres n'auraient pas survécus -- et les seules femmes vivantes aujourd'hui auraient des bassins extraordinairement larges! Le corps des femmes modernes n'est pas amenuisé -- elles savent donner la vie, si seulement on les laisse faire; les femmes que l'on dit incapables d'accoucher sans l'obstétrique moderne en sont probablement tout à fait capables sans intervention -- aussi longtemps qu'elles sont éloignées de toute institution, si prompte à intervenir.

(suite page 2)

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Published by Sophie Gamelin-Lavois - dans Médicalisation 20e siècle
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